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Gwendoline J., 27 ans et mère d’un garçon de huit ans, est totalement isolée de sa famille depuis qu’elle a dénoncé les abus sexuels dont son fils a été victime de la part de son frère adolescent, hébergé sous leur toit à Colmar.
« Je suis devenue la pestiférée, le mouton noir de la famille parce que j’ai parlé », dénonce-t-elle. Son fils Alessandro a raconté avoir subi viols et agressions sexuelles répétés de la part de son oncle entre 2 et 4 ans, jusqu’en 2020.
Le prévenu, aujourd’hui âgé de 20 ans, a été mis en examen et placé sous contrôle judiciaire. L’enfant, qui présente de graves troubles du comportement liés à son traumatisme, a tenté de mettre le feu à son matelas en décembre dernier et bénéficie d’un suivi psychiatrique intensif.
Le suspect nie les faits et réside chez des oncles et tantes convaincus de son innocence. Ceux-ci discréditent la version d’Alessandro et reprochent à ses parents de « chercher les problèmes » en judiciarisant l’affaire. « Vous n’en avez pas marre ? », « Vous voulez lui bousiller sa vie ? » leur lancent-ils.
Les parents du petit Alessandro sont désormais exclus du clan familial. « Je ne comprends pas comment on peut tolérer ça, et protéger quelqu’un comme ça », fustige Gwendoline, décrivant une famille qui continue d’accueillir de jeunes enfants sous le même toit que l’agresseur présumé.
L’instruction a révélé que le propre père de Gwendoline, décédé depuis, avait été condamné plusieurs fois pour abus sexuels sur mineurs, y compris sur ce frère aujourd’hui accusé. « Tout le monde savait depuis des décennies mais tout le monde s’est tu », déplore-t-elle.
Le docteur Hugo Baup, psychiatre au centre hospitalier de Périgueux, rappelle que « la famille, nucléaire ou élargie, est le premier espace où s’exercent les violences sexuelles car c’est un lieu propice au secret ». Selon lui, le tabou, les conflits de loyauté et la culpabilité rendent les abus incestueux difficiles à déceler.
Lorsqu’une victime ose parler, explique-t-il, « il peut y avoir une réaction de rejet parce qu’elle va être perçue comme celle qui va détruire l’équilibre et l’image de la famille ». Le groupe se fracture entre ceux qui la croient et les autres.
Il est parfois plus simple de ne pas douter d’un agresseur, surtout s’il occupe une position d’autorité, comme un patriarche installé depuis des décennies. « C’est parole contre parole », résume le psychiatre.
Selena B., 28 ans, a été victime d’agressions sexuelles et de viols de la part de son frère aîné dès l’âge de 3 ans à Lyon. Sous la pression de sa mère, elle s’est murée dans le silence pendant des années, par peur de briser l’harmonie familiale.
En 2019, elle révèle les faits à sa mère et lui annonce son intention de porter plainte. Sa mère, outrée, la dissuade fermement, fait du chantage au suicide et monte une histoire mensongère pour protéger son fils, également agresseur sexuel.
Toute la famille répète cette version aux enquêteurs, y compris Selena à contrecœur. L’affaire est classée sans suite faute de preuves. « J’ai beaucoup de remords parce que je me dis que j’avais les moyens de l’arrêter et je ne l’ai pas fait », confie-t-elle aujourd’hui.
En 2021, Selena découvre qu’elle n’est pas la seule victime : sa belle-sœur, épouse de son agresseur, subit violences et viols conjugaux. En janvier 2024, celle-ci surprend son mari en flagrant délit de viol sur leur fille de 13 ans, puis leur autre fille de 10 ans révèle des abus similaires. Selena se constitue partie civile.
« Jusqu’à peu ma mère me reprochait encore d’avoir ‘foutu la merde’, elle répétait qu’on aurait dû la laisser elle gérer », raconte Selena. « Mais non, je suis complètement contre l’idée de fermer sa bouche pour ne pas montrer que la famille est malsaine. »
L’agresseur, incarcéré à la maison d’arrêt de Grasse, a été condamné à 15 ans de prison ferme en février dernier. Il sera jugé en octobre pour les viols de ses filles devant la cour d’assises de Nice.
Adèle, 22 ans, originaire de Boulogne-Billancourt, a subi des viols de la part de son père dès l’âge de 5 ans. C’est vers 11 ans, lorsqu’elle développe des troubles du comportement alimentaire, que la communication familiale se dégrade.
Sa mère, son frère et sa sœur ont appris les faits lors de son dépôt de plainte en 2023. Bien qu’ils l’aient soutenue dans la procédure (classée sans suite), un tabou persiste et sa relation avec sa mère est tendue : Adèle soupçonne celle-ci d’avoir toujours su.
« On a du mal à entrer en communication car j’ai l’impression que ma mère n’a jamais cherché à savoir, à creuser », explique-t-elle. « Une part de moi pense qu’elle savait car petite je me souviens lui en avoir parlé avec mes mots d’enfant. »
La jeune femme suit un suivi psychiatrique et cherche à se reconstruire sans l’aide de ses proches. Elle souhaite quitter le domicile familial pour s’éloigner du lieu des faits. « J’ai envie de prendre de la distance avec ce reste de ‘cette famille’. C’est trop dur pour moi d’entretenir ces liens. »
Le 3919, numéro national gratuit et anonyme, offre écoute et orientation aux femmes victimes de violences (conjugales, sexuelles, psychologiques, etc.). Il est géré par la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF).
Les trois témoignages illustrent la double peine des victimes d’inceste : après avoir brisé le silence, elles se heurtent souvent au rejet de leur famille, qui préfère protéger l’agresseur et l’image du clan plutôt que de soutenir celui ou celle qui a osé parler.
Le psychiatre Hugo Baup insiste sur la nécessité de briser le cercle du secret et du tabou, qui permet aux abus de se perpétuer sur plusieurs générations. « Parfois c’est plus simple de ne pas douter d’un agresseur, surtout s’il se trouve dans une position de pouvoir ou d’autorité au sein de la famille », conclut-il.
*Le prénom d’Adèle a été modifié à sa demande pour des raisons personnelles.
