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Donald Trump a achevé vendredi dernier une visite d’État de deux jours à Pékin, la première d’un président américain en Chine depuis près de dix ans.
Derrière les sourires et les annonces commerciales qualifiées de « fantastiques » par Donald Trump, le sommet a surtout mis en lumière des divergences profondes entre les deux superpuissances.
Au cœur des désaccords figurent notamment la question de Taïwan et celle des terres rares.
Xi Jinping a averti qu’un différend sur Taïwan avec les États-Unis pourrait faire basculer les relations sino-américaines sur une trajectoire dangereuse, voire mener à un conflit, Pékin n’ayant jamais renoncé à l’usage de la force pour réunifier l’île.
De son côté, Donald Trump s’est montré ambigu, évoquant une possible reprise des ventes d’armes à Taïwan et un éventuel échange avec le président Lai Ching-te, tout en réaffirmant que Washington ne soutenait pas l’indépendance de l’île.
Ces déclarations ont suscité des inquiétudes à Taipei, même si les autorités locales estiment que « rien n’a changé ».
Mais ce calme apparent masque une situation bien plus complexe.
Taïwan doit composer avec une pression constante de Pékin, tout en faisant face aux incertitudes liées à la position de son principal allié américain, marqué par des revirements et des tensions commerciales.
Cette double contrainte fragilise l’île et interroge, à terme, la solidité de sa stratégie dite du « bouclier de silicium ».
Depuis des années, Taïwan voit dans sa domination sur les puces de pointe une forme de bouclier stratégique face à la Chine.
Pour les autorités insulaires, l’industrie des semi-conducteurs est devenue trop cruciale pour l’économie mondiale pour être mise en péril: de quoi dissuader Pékin d’une intervention, ou, à défaut, pousser des puissances comme les États-Unis à défendre l’île afin de préserver la stabilité des chaînes d’approvisionnement.
En 2021, selon la Direction générale du Trésor français, Taïwan représentait plus de 63% des capacités mondiales de fonderie de semi-conducteurs, et jusqu’à 90% pour les technologies les plus avancées, alors le 5 nm.
En 2023, l’île représentait environ 46% de la capacité mondiale de production de semi-conducteurs (toutes technologies confondues), et près de 70% (68% précisément) de la capacité pour les procédés de fabrication avancés.
« En tirant parti de la position de Taïwan dans la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs, Taipei semble vouloir se doter d’une force de dissuasion autonome sur la scène internationale », explique ainsi Wen-ti Sung, chercheuse associée au Global China Hub de l’Atlantic Council, à Bloomberg.
Mais cette stratégie est progressivement remise en question par plusieurs facteurs, à commencer par les contraintes structurelles du territoire.
Si Taïwan a bâti sa puissance sur les semi-conducteurs, l’île manque aujourd’hui de terres, d’eau et d’énergie pour accueillir toutes les nouvelles usines nécessaires à la demande mondiale.
Résultat: TSMC, le leader du secteur, a déjà commencé à délocaliser une partie de sa production, avec des investissements aux États-Unis, au Japon et en Allemagne.
Deuxième défi, plus politique: rester numéro un sans froisser Washington.
Taïwan doit préserver son leadership tout en évitant des droits de douane américains, alors que Donald Trump avait déjà menacé d’imposer jusqu’à 25% de taxes pour forcer la relocalisation de la production.
En janvier, un accord a finalement été trouvé pour abaisser certains droits de douane de 20% à 15%.
En contrepartie, les entreprises taïwanaises du secteur se sont engagées à investir au moins 250 milliards de dollars aux États-Unis pour y développer leurs capacités industrielles.
Mais les pressions américaines et les contraintes du marché ne sont pas les seuls défis.
Le voisin continental accentue lui aussi la pression.
La Chine a intensifié sa stratégie pour attirer talents et savoir-faire dans les semi-conducteurs, avec un objectif clair: atteindre l’autosuffisance dans un contexte de rivalité technologique croissante avec les États-Unis.
Selon les autorités taïwanaises, Pékin cherche à capter les industries de pointe de l’île, notamment dans l’IA et les puces, en incitant les entreprises à s’implanter en Chine et en multipliant les tentatives de débauchage et de transfert de technologies.
L’objectif est de contourner les restrictions internationales, notamment américaines, et d’accéder aux technologies les plus avancées pour briser l’endiguement technologique.
La Chine aurait également mis en place un système sophistiqué pour échapper aux restrictions américaines sur les puces de haute performance, notamment celles de Nvidia destinées à l’entraînement des IA.
Des entreprises écrans basées en Asie du Sud-Est, notamment en Thaïlande, à Bangkok, serviraient d’intermédiaires pour acquérir serveurs et semi-conducteurs aux États-Unis, officiellement présentés comme destinés à des clients finaux.
Un dispositif qui permettrait à Pékin de renforcer ses capacités technologiques malgré les sanctions.
Dans une optique un peu plus concrète, un blocage total de l’île reste toujours possible.
« La Chine peut ‘mettre en quarantaine’ Taïwan avec ses garde-côtes, effectuer des contrôles douaniers sur tous les navires quittant Kaohsiung et étouffer l’économie de l’île sans jamais toucher à une usine de fabrication de semi-conducteurs. Les puces seraient toujours produites », explique Eyck Freymann, chercheur associé à l’université Stanford et auteur d’un ouvrage intitulé « Défendre Taïwan: une stratégie pour prévenir une guerre avec la Chine », au média Rest of World.
« Elles ne pourraient simplement pas quitter le territoire, sans l’autorisation de la Chine », ajoute le spécialiste.
Des critiques émergent également aux États-Unis sur la stratégie dite du « bouclier de silicium » taïwanais.
L’ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale Matt Pottinger a ainsi estimé que cette dépendance mondiale aux semi-conducteurs produits par TSMC ne suffirait pas à dissuader une invasion chinoise.
Interrogé lors d’une conférence à Taipei, il a jugé que spéculer sur un calendrier restait secondaire face à l’essentiel: tout mettre en œuvre pour empêcher un conflit dans le détroit de Taïwan.
Une analyse nuancée, partagée par le chercheur Eyck Freymann, qui relativise également la portée de ce « bouclier ».
Selon lui, s’il est bien réel, il reste surestimé: Washington comme Pékin ont en effet un intérêt stratégique majeur à préserver le fonctionnement de l’industrie taïwanaise des semi-conducteurs, aucun des deux camps ne souhaitant être privé de ces puces de pointe indispensables à leurs économies et à leurs capacités technologiques.
Et c’est précisément ce dernier point qui pourrait inciter Taipei à maintenir sa stratégie actuelle.
Taïwan demeure en effet un partenaire essentiel pour l’économie mondiale et les chaînes d’approvisionnement en technologies de pointe, ce qui continue de lui conférer un rôle stratégique majeur malgré les vulnérabilités croissantes.
Mais cette position reste fragile.
« Le bouclier est toujours là, mais il est si fragile qu’il est probablement plus facile à briser qu’auparavant », a averti Alexander Huang, ancien responsable du Kuomintang, cité par Bloomberg.
« De manière générale, les infrastructures critiques sont très fragiles, même en temps normal. »
Dans un contexte de tensions persistantes, et faute de solutions rapides, Taipei cherche désormais à renforcer ses capacités en matière de guerre moderne, l’option militaire restant, en dernier recours… bien souvent la dernière carte stratégique.
Un bouclier dépendant d’une énergie importée
Les tensions au Moyen-Orient pèsent également sur la stratégie des semi-conducteurs taïwanais, en raison de la forte dépendance énergétique de l’île.
Taïwan importe près de 96% de son énergie, le gaz naturel liquéfié (GNL) représentant à lui seul environ la moitié de sa production d’électricité.
Or, contrairement au charbon ou au pétrole, le gaz est difficile à stocker, ce qui fragilise l’approvisionnement en cas de crise internationale.
Dans ce contexte, l’industrie des semi-conducteurs (particulièrement énergivore) se retrouve en première ligne.
Elle consomme à elle seule environ 18% de la consommation totale de l’île.
Selon Bloomberg, certaines PME taïwanaises redoutent qu’en cas de pénurie ou de coupure majeure, l’opérateur public privilégie les géants technologiques.
Mais ces derniers s’inquiètent eux aussi, à plus long terme, de possibles tensions durables sur l’approvisionnement énergétique, susceptibles de fragiliser toute la chaîne de production.
